XÉNOPHON

XÉNOPHON
XÉNOPHON

Xénophon peut être considéré comme l’écrivain classique par excellence. Il a beaucoup écrit, avec bon sens et clarté, sur toutes sortes de sujets. Philosophe, sans doute, il pâlit près de Platon; historien, il continue Thucydide sans l’égaler. Mais, mieux peut-être que ces grands génies, il incarne l’Athénien type de son temps. Ce n’est pas un pur intellectuel; c’est avant tout un homme d’action, et son œuvre est une leçon d’allégresse et d’optimisme. Esprit un peu superficiel mais vif, caractère ferme et modeste, il a su tirer d’une vie aventureuse une riche expérience. Aussi ses idées de jeunesse, formées par une éducation aristocratique et la familiarité de Socrate, ont-elles évolué vers une forme d’idéal qui, débordant les limites étroites de la cité grecque, annonce, à la veille de la conquête macédonienne, des temps nouveaux.

Une vie mouvementée

La vie de Xénophon est mal connue: une courte biographie de Diogène Laërce, une notice de la Souda . Mais ce personnage souple a eu des sincérités successives; son souci de propagande s’est ajusté aux lieux, aux circonstances, au public; il a beaucoup parlé de lui-même. Aussi peut-on, comme E. Delebecque, tenter d’appliquer à son œuvre la critique interne, pour établir avec quelque précision les étapes et les dates de sa carrière.

L’élève de Socrate

Citoyen d’Athènes, né vers 426 avant notre ère, Xénophon appartient à la génération des élèves de Socrate: à dix-huit ans, il s’attache au maître et suit ses leçons jusqu’en 401. Plusieurs de ses œuvres (Apologie de Socrate , Banquet , Mémorables ) feront revivre ses entretiens familiers. Aristocrate aisé, Xénophon appartient à la classe des chevaliers. Il servit sous les Trente dans la cavalerie et composa ses traités De l’art équestre et l’Hipparque . En d’autres temps, une carrière politique facile attendait cet élève de Prodicos et d’Isocrate. Son œuvre d’historien s’amorçait avec les deux premiers livres des Helléniques , qui voulaient continuer Thucydide. Mais, en 404, c’est la victoire de Sparte: Athènes doit livrer sa flotte, raser les Longs Murs. Quelle place dans une cité vaincue pour un jeune homme entreprenant, qui cache mal ses sympathies lacédémoniennes? L’occasion vient de Perse où le roi Artaxerxès est contesté par son jeune frère Cyrus. Celui-ci engage des mercenaires. Sur le conseil de Socrate, Xénophon consulte l’oracle de Delphes. Mais, aussi rusé que pieux, il pipe sa question. Il s’embarque donc pour l’Asie (401).

Le soldat de fortune

Cette «expédition des Dix Mille», Xénophon la contera avec talent dans son Anabase (anabasis , c’est la «montée» vers l’intérieur en venant de la mer): la Perse, richesse orientale, territoires immenses, satrapes dissidents, intrigues de cour. Mais la guerre, malgré la bravoure des Grecs, tourne mal. À Cunaxa, Cyrus est tué d’un coup de javelot sous l’œil. Peu après, attirés par Tissapherne dans un guet-apens, tous les généraux sont tués. L’armée décapitée tombe dans un grand découragement. C’est alors que Xénophon entre en scène. Lui, qui n’est «ni stratège ni lochage (commandant de compagnie)», harangue l’armée avec une telle autorité qu’il est spontanément élu général. Alors commence la longue retraite: harcelés par les indigènes, arrêtés par les montagnes, les fleuves, la neige, souffrant de la faim, les Grecs descendent lentement vers la mer. Xénophon joue un rôle de premier plan, montrant l’exemple de l’endurance et du courage.

Que faire ensuite? Fasciné par l’Asie Mineure, le soldat se fait condottiere et rêve de fonder une principauté indépendante dans la région des détroits. Mais le projet échoue. Rentrer à Athènes? Ses concitoyens en avril 399 condamnent à l’exil ce revenant trop voyant, «pour son amitié avec Cyrus et pour laconisme». Grief justifié: ses sympathies pour Sparte sont évidentes; hôte de l’harmoste Cléandre, compagnon du navarque Anaxibios, il a remis au Lacédémonien Thibron les restes du corps expéditionnaire. Le chemin de la patrie lui est coupé pour plus de vingt ans.

Le gentilhomme campagnard

Dans un premier temps, il hésite encore à se fixer. Il installe à Éphèse sa jeune femme Philésia et ses deux fils, Gryllos et Diodore, et repart en guerre, au service de Sparte cette fois. Il combat les Perses à la tête d’un peloton de cavalerie, avec Thibron, Dercylidas, puis le roi Agésilas. Mais celui-ci est rappelé par les éphores; tout en pleurant, Xénophon suit son chef en Grèce, renonçant à ses derniers espoirs en Asie. Poussé par les circonstances, il est même amené à se battre contre Athènes à Coronée (août 394). Dans un deuxième temps, il reçoit de Sparte un domaine considérable à Scillonte, près d’Olympie, avec titre de proxène. Une nouvelle période commence, paisible et féconde, qui dure plus de quinze ans. Xénophon se consacre à l’exploitation agricole (l’Économique en fait foi), à la chasse (on en retrouvera le souvenir dans la Cynégétique ), à l’éducation toute spartiate de ses fils et à son œuvre littéraire. La République des Lacédémoniens est un ouvrage de pure propagande. Des rencontres avec d’anciens condisciples, Échécrate, Callias, Phédon à Elis, Euclide à Mégare, ravivent ses souvenirs socratiques. Il rédige l’Apologie de Socrate et les Mémorables (383-381). Enfin, il continue les Helléniques . Mais, après 378, Sparte, menacée par Thèbes, va se rapprocher d’Athènes; un peu plus tard, l’Élide, libérée par la bataille de Leuctres, se retourne contre Sparte et ses protégés; Xénophon doit quitter Scillonte. Il s’installe d’abord à Corinthe (370); mais il n’y passe pas le reste de sa vie, comme le prétend Diogène Laërce. Juridiquement amnistié par décret (367), il rentre à Athènes; il a soixante ans.

Les dernières années

La dernière période de sa vie (365-354) est tout entière dévouée à sa patrie retrouvée. Ses deux fils s’engagent dans la cavalerie athénienne; Gryllos est tué en luttant contre les Thébains à Mantinée (362). Quant à Xénophon, c’est par la plume qu’il se rend utile. Il veut faire profiter ses concitoyens d’une expérience si riche, d’une pensée politique élaborée au contact de régimes si divers. Ce souci patriotique est l’unité profonde de cette foisonnante activité littéraire. Le point de vue reste étroitement athénien avec l’Économique et les Revenus , qui proposent un programme d’exploitation agricole et industriel de l’Attique, et avec l’Hipparque , qui veut réformer la cavalerie en rétablissant la discipline. Mais le champ de vision s’élargit avec Hiéron , qui condamne la tyrannie violente mais non le despotisme éclairé, avec Agésilas , où l’éloge de son ancien chef est prétexte à promouvoir l’idée panhellénique, avec la Cyropédie surtout, où l’éducation de Cyrus le Grand ( 狀羽福礼羽 神見晴嗀﨎晴見) est une occasion de faire céder le cadre étroit de la cité devant l’espoir d’une monarchie gréco-orientale qui annonce Alexandre le Grand.

C’est donc un homme très complet que ce «condottiere-philosophe» (selon l’expression de J. Luccioni) et un témoin très éveillé d’une époque troublée.

Un auteur polyvalent

Cet homme d’action, vif et spontané, est un excellent conteur. L’Anabase , plutôt journal de route que véritable histoire, est un chef-d’œuvre. Cet Orient fabuleux, haut en couleur, plein de détails pittoresques, rappelle Hérodote: ainsi la chasse aux onagres, aux autruches, aux gazelles, aux outardes dans les plaines d’Arabie. Et les récits militaires touchent parfois au pathétique, comme l’épisode célèbre où les Grecs, du haut du mont Tchechès, aperçoivent enfin le Pont-Euxin et se mettent à crier: « 粒見凞見靖靖見, 粒見凞見靖靖見» (La mer, la mer!) en s’embrassant, soldats et généraux, avec des larmes.

Quant aux Helléniques , ouvrage en sept livres qui traite la période 411-362, et dont la composition s’étend probablement sur quarante ans, on n’y retrouve pas la hauteur de vues de Thucydide, son intelligence des rapports, son impartialité de grand historien. La documentation est inégale, le souci chronologique insuffisant, surtout dans les derniers livres. Mais le récit est simple, clair, rapide; les portraits sont d’une fine psychologie. L’œuvre reste une source essentielle pour une période confuse.

Un esprit positif et réaliste

Xénophon n’est pas un homme de cabinet; il aime l’action, la nature, le grand air, la chasse. Le héros de l’Économique , Ischomachos, véritable alter ego de l’auteur, fait l’éloge de la vie champêtre et entre dans tous les détails de l’administration domestique (c’est précisément le sens du mot 礼晴礼益礼猪晴礼﨟). L’Art équestre témoigne d’une longue habitude de l’équitation et dispense des conseils précis pour choisir, panser, dresser l’animal. Très concret également ce traité des Revenus , son œuvre ultime, qui passe en revue les ressources de l’Attique et cherche à renflouer le trésor par un plan d’aménagement du Pirée et un projet d’exploitation intensive des mines d’argent du Laurion.

Du socratisme au cynisme

On s’est beaucoup interrogé sur l’authenticité du Socrate de Xénophon (ainsi Karl Joel, Der Echte und der Xenophontische Sokrates , 1873). Ce personnage familier, plus préoccupé de morale que de métaphysique, est plus vrai peut-être que celui de Platon. En tout cas, l’éthique de Xénophon lui doit beaucoup. Comme lui, il identifie le souverain bien et le bonheur, méprise le plaisir, prêche la justice et l’obéissance aux lois, la tempérance, l’endurance au froid, aux veilles, à la faim, croit que la vertu est une science. Cependant, il paraît plus rigide que son maître. C’est un homme à principes, attaché aux traditions; sa piété touche à la superstition. L’habitude de la vie militaire le pousse à un ascétisme très exigeant. Il met au premier rang l’effort ( 神礼益礼﨟) et la maîtrise de soi. Pour lui, la bonne pédagogie consiste à former «les hommes les plus disciplinés, les plus retenus, les plus maîtres de leurs désirs». C’est celle de Sparte, celle de la Perse de Cambyse, où les enfants n’avaient pour nourriture que du pain et du cresson, et pour boisson que l’eau du fleuve. Idéal de perfectionnement individuel qui vise l’homme plutôt que le citoyen, et, rejoignant le cynisme d’Antisthène et d’Aristippe, annonce, en quelque sorte, l’idéal œcuménique du stoïcisme.

De l’aristocratie à la monarchie

Au départ, le «laconisme» de Xénophon inspire ses choix politiques. Il méprise la démocratie d’Athènes, incompétente et rancunière, cette «foule de charpentiers, de cordonniers et de foulons», ces bourreaux de Socrate. Ses préférences vont à l’aristocratie: une caste dirigeante, d’où tout travail lucratif est exclu («égaux» de Sparte, «homotimes» de Perse), une élite de guerriers énergiques, soumise d’ailleurs à une pression étatique totalitaire. Mais, dans ses dernières années, Xénophon évolue vers le rêve monarchique d’un despote éclairé, d’un souverain providentiel. Cet idéal du chef militaire incarné par Cléarque et Cyrus le Jeune dans l’Anabase , par Jason de Phères dans les Helléniques , par Agésilas ensuite devient dans la Cyropédie , un idéal politique. Exemple de toutes les vertus, apte à manier les hommes, appelant à l’obéissance joyeuse et volontaire, un nouveau Cyrus le Grand ne pourrait-il réunir sous son autorité la Grèce et l’Asie? Ainsi, dégoûté de l’incertitude et du désordre par le spectacle de trop de luttes pour des hégémonies fragiles, Xénophon finit par suggérer que l’hellénisme, brisant le cadre traditionnel des cités, devrait se trouver un chef suprême et se tourner résolument vers l’Orient.

Encyclopédie Universelle. 2012.


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